Am-Timan : Béréberé en chute libre, la bonne récolte qui ruine les producteurs du Salamat

On l’appelle le « Grenier du Tchad ». Le Salamat, au sud-est du pays, est une province riche de ses terres, de ses cours d’eau, de ses forêts et de ses pâturages. Cette année encore, la saison agricole a tenu ses promesses : la récolte de béréberé, la céréale reine de la région, a été particulièrement bonne. Les greniers débordent. Mais sur les marchés d’Am-Timan et dans les villages alentour, les visages des paysans ne rayonnent pas. Ils portent une fatigue qui va au-delà des muscles. Le prix du béréberé s’est effondré. Vendre ne couvre même plus ce qu’il a coûté à produire. Pour ces hommes et ces femmes dont toute la vie tourne autour de cette céréale, une bonne récolte est devenue, cette année, une mauvaise nouvelle.

Des champs généreux, des poches vides

Moussa Haroun a passé toute sa vie dans les champs. Agé d’une cinquantaine d’année, cultive le béréberé depuis qu’il est assez grand pour tenir une houe. Sur ses parcelles aux abords d’Am-Timan, il a ramassé cette saison une récolte comme il n’en avait pas vu depuis longtemps. « Quand j’ai vu mes greniers, j’étais vraiment content. Je me disais : cette année, je paie la scolarité de mes enfants, je rembourse mes dettes, et peut-être que j’achète une charrette pour faciliter mes travaux. » Il sourit en disant ça, mais le sourire est amer.

Parce que lorsqu’est venu le moment de vendre, tout s’est effondré. Le sac de béréberé de 100 kilogrammes, qui se négocie aujourd’hui à seulement 6 000 francs CFA en ville (soit 150 francs le coro), ne vaut plus grand-chose. « On ne m’offre presque rien, dit-il. Je ne vends pas, je donne. »

Moussa n’est pas seul dans cette situation. Sur les marchés hebdomadaires de la province, les sacs s’entassent. Personne ne veut acheter à un prix correct. Dans les villages, certains négociants n’offrent même que 4 000 francs le sac. Les commerçants, eux, savent ce qu’ils font : l’offre est là, massive, et les paysans ont besoin d’argent. Ils peuvent attendre. Les producteurs, non. Alors le rapport de force s’installe, toujours au détriment de celui qui a semé et récolté.

Le piège de l’enclavement

La surproduction n’explique pas tout. Il y a un autre piège, plus profond, qui s’appelle l’enclavement. Le Salamat est l’une des provinces les plus difficiles d’accès au Tchad. Dès la saison des pluies, de nombreuses routes deviennent impraticables. Le béréberé produit ici ne peut pas facilement rejoindre certaines provinces, ni les zones du nord du pays qui en manquent. Il reste là, sur place, dans un marché local qui n’en peut plus. Et sans unités de transformation pour lui donner une autre forme, il n’a nulle part où aller.

Mais il y a encore un autre facteur, moins visible : la spéculation. En 2024, le prix du béréberé avait atteint des sommets : 35 000 francs le sac à Am-Timan, et jusqu’à 70 000 francs dans certaines localités de la province. Des niveaux jamais vus. Cette flambée avait donné des idées à beaucoup de gens. Des commerçants, des particuliers, des investisseurs locaux avaient alors constitué des stocks importants, convaincus que les prix resteraient hauts ou grimperaient encore en 2025.

C’est le contraire qui s’est produit. Le béréberé de l’année précédente dort toujours dans les magasins. Et la nouvelle récolte de cette année, abondante, vient s’y ajouter. Le marché est asphyxié. Les prix s’effondrent. Et ce sont les paysans, comme toujours, qui paient l’addition.

Des dettes qui s’accumulent, des rêves qui s’effacent

Cultiver ne s’improvise pas. Avant même que la première pluie tombe, il faut de l’argent : pour les semences, pour payer les travailleurs journaliers, parfois pour louer des animaux de trait ou acheter des intrants (pesticides herbicides…). Beaucoup de paysans empruntent à un voisin, à un commerçant du coin, à une tontine, avec la même promesse : « Je te rembourse après la récolte. »

Cette promesse, aujourd’hui, est difficile à honorer.

Fatimé le sait mieux que personne. Mère de cinq enfants, son mari cultive deux hectares de béréberé. Elle raconte, simplement : « On a payé ceux qui ont travaillé au champ. On a vendu le béréberé. Et à la fin, il ne reste presque rien pour faire tourner la maison. On ne sait même pas comment on va passer la soudure. »

La soudure, cette période tendue entre la fin des réserves et la prochaine récolte, s’annonce donc difficile pour de nombreuses familles du Salamat. Non pas parce que la terre a mal donné. Mais parce que la terre a trop bien donné, au mauvais moment, dans une province que le reste du pays n’arrive toujours pas à rejoindre facilement.

Les consommateurs, gagnants pour combien de temps ?

Pour celui qui achète au marché et non celui qui vend, la situation est différente. Dans les quartiers d’Am-Timan, les ménagères se réjouissent. La boule de béréberé, plat quotidien des familles de la zone, coûte moins cher. C’est un petit soulagement dans une vie où chaque franc compte.

Mais cette bonne nouvelle a une date d’expiration. Si les paysans, épuisés et endettés, décident de réduire leurs superficies cultivées la prochaine saison et certains y pensent sérieusement, l’offre va baisser. Les prix vont remonter. Et les mêmes consommateurs qui profitent aujourd’hui seront les premières victimes de la pénurie de demain.

L’abondance d’aujourd’hui produit la rareté de demain. C’est aussi simple, et aussi brutal, que ça.

Un système sans filet

Ce qui rend cette crise encore plus douloureuse, c’est qu’elle était évitable. Il existe des outils simples pour protéger les paysans des crises de surproduction. Le warrantage, par exemple : un système qui permet au producteur de déposer sa récolte dans un entrepôt sécurisé, de recevoir un crédit en échange, et de vendre plus tard quand les prix sont meilleurs. Le résultat est qu’il ne brade pas sa récolte dans l’urgence, et il a de quoi vivre en attendant.

La chute du prix du béréberé au Salamat n’est pas un accident de la nature. C’est le symptôme d’un système agricole laissé sans appui, d’une province qui produit pour tout le pays et même au-delà, mais que le pays n’a pas encore su protéger.

Tant que les paysans du Salamat n’auront pas accès à des routes fiables, à des entrepôts dignes de ce nom et à des structures capables de défendre leurs intérêts face aux acheteurs, une bonne récolte continuera d’être, pour beaucoup d’entre eux, une mauvaise saison.

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